Le dilemme des peuples traditionnels face à la mondialisation : s'adapter ou disparaître ? Le cas des massaïs au Kenya

Cet article fait partie d’une série que j’ai écrite en 2007 lors d’un séjour de 5 mois au Kenya.

« Je suis déçu ».

Voilà ce que je me suis dit le jour où j’ai vu pour la première fois ce fameux Massaï en tunique traditionnelle, chaussé de sandales en vieux pneu de voiture et à moitié ivre… Un Massaï ? De la vodka et des semelles en pneu ? Mais c’est complètement ridicule !

On m’avait pourtant dit que les Massaïs, tribu emblème du Kenya, étaient un peuple fier, combattant pour maintenir ses traditions de pasteur du désert. J’avais pourtant lu que ces gens, pour qui la notion de propriété privée n’a pas de sens, avaient une mentalité très différente de la nôtre.

Et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme comme un autre, un homme comme j’aurais pu en trouver tout plein là d’où je viens… « Oui, je suis déçu… »

Je me suis rendu compte ce jour-là, que ma vision des peuples traditionnels ne correspondait pas à la réalité. J’imaginais ces peuples restés fidèles à eux-mêmes, encore indifférents à l’agitation si souvent inutile de notre économie de marché mondialisée. Je croyais que c’était possible.

Mais j’ai bien été forcé de constater que même dans l’un des coins les plus reculés de la planète, même pour un peuple encore très attaché à son identité, même pour lui, la transition a déjà commencé… L’économie de marché s’immisce peu à peu sous la forme d’un pneu par-ci, d’une bouteille par-là.

Et pourtant, j’aurais bien voulu que les Massaïs restent pour toujours des gens simples ne dépendant pas de l’argent et fabriquant toujours leurs sandales traditionnelles… J’aurais bien voulu. Mais qui suis-je pour prétendre décider à la place de cet homme ce qu’il doit faire ? Chaque personne, chaque peuple, a bien le droit de décider lui-même de sa destinée ! S’il veut changer, qui peut l’en empêcher ?

Bon d’accord. Soit.

Mais s’il voulait rester lui-même, en aurait-il la possibilité ? S’il souhaitait rester lui-même, il devrait alors savoir se défendre contre les changements que l’on pourrait lui imposer de l’extérieur. Et si hier, les armes de métal pouvaient le protéger de l’invasion, aujourd’hui c’est le savoir qui peut le sauver : c’est en comprenant les armes économiques et juridiques qu’il va pouvoir conserver sa place parmi les autres.

Pour pouvoir défendre ses intérêts, ce peuple doit donc s’instruire, les enfants aller à l’école. Sinon, il se fera étouffer tôt ou tard. Mais dès lors, comment parler de peuple traditionnel si les enfants se mettent à aller à l’école ? Si les jeunes savent lire, écrire, s’ils peuvent aller à l’université, resteront-ils toujours les mêmes ?

Probablement pas. Ainsi, en voulant se protéger, en « s’instruisant », ce peuple se voit en fait contraint à remettre en question ses traditions, à foncer tout droit vers sa transformation.

Alors quoi, que ce soit par la pression extérieure ou par l’éducation, tous les peuples traditionnels sont voués à disparaître ? Et bien finalement, peut-être bien que oui…

N’est-ce pas le principe de la vie depuis la nuit des temps que de voir apparaître, exister puis disparaître toutes sortes de choses, d’êtres vivants, de civilisations aussi ? Les Massaïs sont comme le reste, comme ce qu’ont été nos ancêtres les Gaulois, et comme ce que nous sommes aussi aujourd’hui : un état transitoire…

Mais alors, allons nous tous devenir les mêmes ? Allons nous tendre vers une civilisation planétaire homogène ? Homo economicus, comme certains l’appellent. Tous les mêmes, tous pareils ? Ce serait bien triste. Mais peut-être au contraire que cette homogénéité d’apparence sera l’occasion de produire, à partir de bases communes, un bouillonnement d’innovations et d’inventions à l’origine d’une nouvelle diversité…

Ce Massaï aux semelles de pneu, ce n’est donc peut-être que le cours naturel des choses. En fin de compte, l’important est surtout que chacun, que chaque peuple, ait la liberté de choisir sa destinée quelle qu’elle soit, et c’est probablement là que se trouve le cœur du problème…


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